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Carrefour du savoir Telfer

Emplois inutiles ou phénomène plus complexe?


une femme assise à un bureau, l'air fatigué, se demandant si son travail n'est pas inutile

La nécessité de creuser la question

Pour beaucoup, être fonctionnaire, c’est contribuer à la société. En effet, bien des gens optent pour une carrière dans la fonction publique pour participer à une mission qui dépasse leurs intérêts personnels, que ce soit par l’amélioration des services, le soutien aux communautés ou l’orientation des politiques publiques. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’une personne ne voit plus l’utilité ni l’impact de son travail?

Dans leur article intitulé The Experience and Implications of Meaningless Work in the Public Sector, publié dans le Journal of Business Ethics, les professeures Samia Chreim et Silvia Bonaccio, et le professeur auxiliaire Christopher Belanger de l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa se penchent sur l’expérience de fonctionnaires au Canada qui estiment leur travail dépourvu de sens. Leur étude fait la lumière sur ce qui se produit lorsque les employées et employés cessent de voir la raison d’être de leur travail et montre les conséquences d’une telle situation sur le bien-être individuel, mais aussi sur la culture du milieu de travail, la mobilisation du personnel et l’efficacité de l’organisation.

Le problème

On associe souvent la fonction publique à la poursuite du bien commun. Ainsi, beaucoup présument qu’un emploi dans la fonction publique est forcément porteur de sens. Or, Christopher Belanger, Samia Chreim et Silvia Bonaccio ont constaté que la réalité des fonctionnaires est parfois tout autre. Des participantes et participants ont affirmé ne plus voir la raison d’être de leur poste, la valeur de leur travail ou leurs efforts mener à des résultats concrets.

Selon l’équipe de recherche, ces expériences ne se limitent pas de simples frustrations individuelles ou difficultés ponctuelles au travail. En fait, elles découlent souvent de facteurs organisationnels et structurels plus larges, comme la bureaucratie, le manque d’autonomie, des processus décisionnels flous et la perception que le travail est peu utile.

Ces constats soulèvent donc une question de grande importance : qu’arrive-t-il lorsque le travail d’une employée ou d’un employé n’a plus de sens à ses yeux?

Les résultats

Pour trouver la réponse à cette question, le professeur Belanger et les professeures Chreim et Bonaccio ont interrogé des fonctionnaires au Canada qui considéraient que leur travail était dépourvu de sens. Leurs résultats viennent remettre en question l’idée qu’un emploi porteur de sens est strictement le contraire d’un emploi qui n’en a aucun.

Ce dernier ferait plutôt vivre une expérience professionnelle à part, qui se distingue par des caractéristiques et des conséquences qui lui sont propres. De façon générale, on pourrait classer les expériences décrites par les personnes participantes en trois catégories :

  • Inutilité : impression que le travail a peu de valeur ou d’impact.

  • Impuissance : sentiment de n’avoir aucun pouvoir d’influence sur les décisions ou les résultats.

  • Absence de logique : difficulté à comprendre l’existence même de certaines tâches ou certains processus.

Ensemble, ces trois expériences influencent la manière dont les participantes et participants perçoivent leur travail et leur rôle dans la fonction publique, ainsi que leur capacité à faire œuvre utile.

Un constat a tout particulièrement frappé Christopher Belanger : « Les fonctionnaires que nous avons interrogés accordent beaucoup d’importance à leur travail et ont à cœur de contribuer au bien commun, mais se sentent coincés dans des situations où il leur est impossible de concrétiser leurs idéaux de service public. Tout le monde veut faire quelque chose d’utile, mais l’environnement de travail leur donne l’impression que c’est peine perdue. »

Les données et les conséquences

Les conséquences d’un travail dépourvu de sens dépassent largement l’insatisfaction.

Les participantes et participants ont dit ressentir de la frustration, de la déception, de la culpabilité et un manque d’assurance. Beaucoup avaient choisi la fonction publique dans le but d’œuvrer au bien commun. Il est donc particulièrement difficile pour ces gens d’occuper un emploi dépourvu de sens compte tenu de leur sens du devoir et de leur identité professionnelle.

Et les réactions à une telle situation sont variables. Certaines personnes ont cherché activement à redonner du sens à leur travail, par exemple en entreprenant de nouveaux projets ou en se concentrant sur les aspects de leur emploi qui cadrent avec leurs valeurs. D’autres se sont progressivement désinvesties de leur travail, soit mentalement ou en ne faisant que le strict nécessaire.

Ces réactions ont leur importance en raison de leur lien avec les facteurs responsables de l’efficacité d’une organisation, comme la mobilisation, la motivation et l’investissement du personnel, et la culture du milieu de travail. Autrement dit, cette absence de sens ne transforme pas seulement la réalité individuelle. Elle peut aussi devenir un enjeu organisationnel.

Les points à retenir

Ces résultats envoient aux gestionnaires du secteur public un rappel important : un emploi au service du bien commun n’est pas nécessairement porteur de sens.

Les membres du personnel ont besoin de voir que leurs tâches courantes mènent à ce qu’ils cherchent à accomplir.

Alors, on doit les aider à comprendre la raison d’être de leur travail, leur offrir des occasions de contribuer aux objectifs visés et mettre en place des processus organisationnels qui, plutôt que d’affaiblir, renforcent leur conviction que leur travail est important et utile.

L’idée n’est pas de rendre chaque tâche stimulante ou inspirante. Mais il importe de retenir que les gens sont plus susceptibles de s’investir s’ils comprennent l’utilité et l’importance de leur travail.

Enfin, l’étude montre que favoriser un travail porteur de sens ne sert pas seulement à améliorer le bien-être du personnel.

« Les gestionnaires de tous les échelons dans la fonction publique doivent principalement retenir qu’on peut empêcher cette perte de sens en exposant les liens entre les tâches et les objectifs généraux, en laissant au personnel une certaine autonomie et en expliquant les raisons qui dictent les décisions, explique Christopher Belanger. Les tâches ne seront pas toutes stimulantes, mais aucune ne devrait être dépourvue de sens. »

Il faut donc réunir les conditions nécessaires pour que les fonctionnaires puissent voir la valeur de leurs contributions et, par le fait même, bâtir une fonction publique plus mobilisée, efficace et résiliente.

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