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Recherche sur les pratiques de guérison : un partenariat avec les communautés autochtones

Ceinture perlée conçue comme un symbole d'amitié entre les populations indigènes et non indigènes.

Si la littérature des Premières nations sur le mieux-être traite abondamment des méthodes de guérison autochtones et de leur importance, la communauté de pratique et de recherche en santé issue d’autres horizons, elle, s’y connaît très peu en la matière. En 2015, la Commission de vérité et réconciliation du Canada a appelé les leaders et décisionnaires du système de santé à reconnaître la valeur de ces pratiques et à les utiliser dans le traitement des patientes et patients autochtones. Il s’agissait d’ailleurs de l’un des 94 appels à l’action formulés pour remédier aux séquelles laissées par les pensionnats et faire avancer le processus de réconciliation.

En partenariat avec une communauté innue du Labrador, la doctorante en sciences de la santé Leonor Ward, sous la supervision de la professeure Samia Chreim de l’École de gestion Telfer, s’est attachée à décrire les cinq stades de la guérison chez les Innus. Pour ce faire, elle a travaillé de concert avec une équipe de recherche innue composée de Mary Janet Hill, Annie Picard, Christine Poker et Nikashant Antane, ainsi qu’avec les chercheuses non innues Samantha Wells et Anita Olsen Harper. L’étude explique également en quoi il est nécessaire d’intégrer ce savoir aux politiques et aux pratiques destinées à favoriser le bien-être physique et psychologique des communautés innues.

Nouer des partenariats de recherche avec les Premières nations

Leonor parle à une femme de la communauté innue du Labrador.Les communautés autochtones, comme les Innus du Labrador, sont de plus en plus nombreuses à travailler avec les universitaires dans le respect du principe d’autodétermination. Leonor Ward, doctorante du programme de santé des populations à l’Université d’Ottawa, décrit en ces mots la genèse de son projet de recherche avec les Innus du Labrador : « Ce partenariat a été créé à l’initiative de la communauté, qui tenait à centrer la recherche sur son savoir en matière de santé et de bien-être, à y incorporer ses modes de connaissance ainsi que ses façons d’être et de faire. »

Pour réaliser des recherches en milieu autochtone, il est indispensable de nouer des relations. « Leonor a vécu au Labrador, elle a travaillé avec les Innus. Elle a tissé des liens durables avec eux avant même que naisse le partenariat de recherche », fait remarquer Samia Chreim, professeure titulaire en études des organisations à l’École de gestion Telfer et directrice de la thèse de Leonor Ward. Ce processus, toutefois, ne saurait être brusqué. « Ce n’est qu’en forgeant des liens que les chercheuses et chercheurs peuvent approcher les communautés innues, s’ils n’en sont pas originaires. Avec le temps, ils se verront initiés dans une certaine mesure à leurs modes de connaissance et à leurs façons d’être et de faire », explique la doctorante.

Bon nombre de communautés autochtones se sont récemment vues faire l’objet de recherches, et ce, sans leur concours ni leur aval. Ces pratiques sans scrupule ont malheureusement ébranlé leur confiance envers les chercheuses et chercheurs non autochtones. Par conséquent, quiconque cherche à cultiver un lien avec ces communautés doit d’abord s’en montrer digne. Leonor Ward se souvient bien de la première fois où un membre de l’équipe de recherche innue s’est senti suffisamment en confiance pour lui expliquer les modes de connaissance innus, un processus ancré dans la pratique spirituelle.

« L’espace d’un instant tellement précieux, les Innus m’ont confié leurs enseignements, leurs savoirs. Comme je les ai accueillis dans le plus grand respect, nous avons discuté davantage, et il m’a été donné de poser des questions. Je voulais m’assurer de comprendre le mieux possible, tout en sachant que, n’étant pas membre de la communauté, je ne pourrais jamais pleinement saisir la vision du monde des Innus. J’ai maintenu cette humilité et ce désir d’apprendre tout au long du projet de recherche. »

Le respect et la valorisation des pratiques et des savoirs innus ont aussi donné aux chercheuses, aux chercheurs et aux leaders issus de ces communautés une marge pour l’avancement de leur autodétermination et du processus de réconciliation. Annie Picard, l’une des chercheuses innues à avoir cosigné le projet de recherche, décrit ainsi les bienfaits sur la communauté des partenariats fondés sur le respect :

« On souhaite faire connaître nos pratiques, qu’elles soient respectées, et que les gens les accueillent le cœur et l’esprit ouverts. Par souci de réconciliation, nous appelons de nos espoirs et de nos prières le respect du peuple innu afin que le processus de guérison puisse commencer. Et pour guérir, les populations autochtones à l’échelle de la nation canadienne doivent pouvoir perpétuer leurs pratiques. »

Des recherches éthiques ancrées dans la communauté

Membres de la communauté innue du Labrador.« Dans le cadre de ce projet, l’équipe a dû revoir les méthodologies qualitatives occidentales traditionnellement utilisées pour la recherche scientifique », affirme la professeure Chreim. L’équipe a consulté les Aînés et les membres des communautés innues à chaque étape du plan de recherche et incorporé la recherche participative à ses travaux. Reposant sur la réciprocité et des liens de confiance, cette méthodologie permet à une communauté autochtone de constituer une équipe de chercheuses et chercheurs autochtones et non autochtones, d’arrêter le sujet de l’étude, les hypothèses et la démarche de recherche, et de décider de la façon dont les résultats seront diffusés.

Avant que l’étude ne s’amorce, chaque chef des communautés innues du Labrador a signé une entente de recherche. Le grand chef de la Nation innue a nommé deux porte-paroles responsables de dialoguer avec l’équipe de recherche et de recruter des personnes intéressées. « Nous nous sommes demandé comment représenter le cadre de recherche sous l’angle de la collaboration, dans le respect du savoir et des pratiques des Innus, se rappelle Leonor. C’est pendant ces discussions qu’il y a eu une prise de conscience chez les chercheuses non innues, qu’on a vu un changement s’opérer dans nos réflexions. Il nous a fallu affronter nos propres apriorismes, nos limites, les tensions qui nous habitaient », ajoute-t-elle.

L’étude a été réalisée dans le respect des principes de propriété, de contrôle, d’accès et de possession (PCAP) définis par les Premières Nations. Pour en savoir plus sur l’intégration de ces principes à ce projet de recherche, consultez l’article sur la production d’un cadre de travail innu pour la recherche en santé, signé par la même équipe.

Afin de mener des recherches éthiques de pair avec les Innus, les chercheuses non issues de ces communautés ont aussi été appelées à revoir leurs processus internes. Comme l’explique Leonor, « c’est ce qui a amené les chercheuses non innues à prendre connaissance de leurs biais et de leurs idées reçues, ainsi qu’à articuler les nombreux comportements attendus des membres de la communauté scientifique s’ils veulent rencontrer les équipes de recherche autochtones de bonne foi. » Cette prise de conscience n’était qu’un point de départ pour réaliser des recherches éthiques valorisant les savoirs et les pratiques innus.

La nature interdisciplinaire du projet offrait aussi un terreau particulièrement fertile pour réfléchir à la façon dont l’étude serait conçue, réalisée et présentée. Les membres de l’équipe étaient spécialisés dans de multiples domaines, y compris en santé des populations, en expériences vécues, en études autochtones, en gestion des systèmes de santé et en méthodologies qualitatives. Ils ont ainsi notamment pu évaluer de façon critique diverses théories sur la santé des populations et les systèmes de santé en y juxtaposant les points de vue des partenaires autochtones. « Cette interdisciplinarité nous a permis de cerner des lacunes dans diverses théories et approches, et de nous demander comment tabler sur différentes forces pour enrichir la pratique, les politiques et les théories », affirme la professeure Chreim.

Guérison et autodétermination

« Les chercheuses et chercheurs autochtones décrivent la guérison comme un cheminement ou un processus qui permet aux personnes de retrouver leur intégrité après une expérience traumatisante. On en parle aussi souvent comme d’un moyen de s’imprégner de la terre et de ses racines spirituelles pour reprendre contact avec une culture en cours de revitalisation », explique Leonor Ward. En renouant avec leur culture dans les années 1960 et 1970, les Premières Nations de l’Amérique du Nord ont donné naissance à un mouvement historique.

Ce mouvement de guérison était notamment attribuable aux traumatismes infligés par de récentes pratiques colonialistes. À compter des années 1970, la plupart des enfants innus du Labrador ont été scolarisés dans des externats autochtones. Le racisme et la discrimination à leur endroit demeurent toujours d’actualité. Bon nombre d’Innues et d’Innus ayant participé à l’étude y ont relaté plusieurs épisodes traumatisants.

Les leaders qui ont participé au projet cherchaient à articuler les préceptes du bien-être (minuinniuin) et des processus de guérison innus, des concepts au cœur de leurs pratiques et de leurs savoirs en matière de santé et de bien-être. « Ils tenaient à partager ces concepts avec les fournisseurs de soins de santé, les travailleurs sociaux et les décideurs non issus de la communauté innue afin de les faire intégrer aux politiques et aux pratiques de santé », explique la doctorante.

Après avoir analysé des discussions de groupe et des entretiens auprès de 39 personnes, l’équipe de recherche a défini les cinq stades du processus de guérison.

  • Être « sous la couverture » : un stade difficile où une personne éprouve douleur, chagrin, anxiété et désespoir, de sorte qu’elle ne peut s’extirper de sous la couverture.
  • Trouver sa force spirituelle : le début du cheminement vers la guérison, lorsque la personne réalise, grâce à une forte expérience spirituelle, qu’on lui offre de l’aide, qu’on a besoin d’elle et qu’elle est aimée. Les chercheuses et chercheurs innus considèrent cette étape comme indispensable au processus de guérison.
  • Tendre la main : la personne va chercher de l’aide et des ressources pour l’accompagner dans son cheminement.
  • Trouver la force et l’énergie : pour donner corps au changement, la personne s’immerge dans la culture innue, résiste aux stéréotypes négatifs et se forge une identité innue positive.
  • Aider autrui : elle donne un sens à l’entraide et s’en inspire pour se forger son identité innue.

Les Aînés innus, qui jouent un rôle de premier plan dans l’accompagnement des leaders et des familles au sein de leurs communautés, ont appuyé les principes derrière ces cinq stades.

D’importants constats pour les équipes de santé et de service social non innues qui travaillent avec ces communautés

« Les spécialistes de la santé et des services sociaux qui travaillent avec les Innus doivent s’initier aux savoirs et aux façons d’être de ces communautés, prendre acte de leurs propres biais et reconnaître le rapport de force inégal entre eux et leur clientèle », soutient Leonor Ward.

Selon la doctorante, cette étude offre aux fournisseurs de soins de santé des renseignements inestimables pour s’ouvrir au processus de guérison innu et ainsi offrir de meilleurs services de santé mentale aux Innus qui demandent de l’aide.

« Pour bien apprécier les processus de guérison autochtones, il est aussi essentiel pour les spécialistes de la santé et des services sociaux de saisir toute l’importance de la spiritualité chez les Premiers Peuples, surtout s’ils ne sont pas issus de ces communautés. »

Par Lidiane Cunha

Lire l’étude (en anglais)

Ward, L., Hill, M-J., Picard, A., Olsen Harper, A., Chreim, S. et Wells, S. 2021. A process of healing for the Labrador Innu: Improving health and wellbeing in the context of historical and contemporary colonialism. Social Science and Medicine.


Lonor Ward

Leonor Ward est doctorante du programme de santé des populations à l’Université d’Ottawa

Samia Chreim

Samia Chreim est professeure titulaire et professeure Ian Telfer en études des organisations à l’École de gestion Telfer où elle est également Professeure Ian Telfer en études des organisations. Ses recherches dans portent sur la dynamique du changement à différents niveaux, sur la collaboration intraorganisationnelle et interorganisationnelle, et sur le leadership. Apprenez-en davantage sur ses travaux.