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Les groupes militants sont nombreux à étriller la notion de profit quand misère humaine, injustices sociales et torts environnementaux sont en jeu. Ils ont traditionnellement "recadré" la notion de profit dans le but d’offrir une vision plus large afin de sensibiliser et provoquer des réactions émotionnelles visant à mener des actions positives pour un monde plus juste.

Darlene Himick, professeure agrégée à l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa, s’intéresse à la nouvelle définition du profit que proposent ces groupes, de même qu’à leur utilisation du contre-discours pour alimenter la résistance. Elle étudie le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles, où les activistes remettent en question la notion de profitabilité et martèlent que celle-ci n’a pas à l’emporter sur la viabilité environnementale.

Une notion redéfinie

La comptabilité attribue un sens technique bien précis au terme « profit », mais celui-ci est aussi employé au quotidien de façon plus générale, y compris par celles et ceux qui se dressent devant les grandes institutions. « On croit souvent qu’à défaut d’avoir été formé à la finance ou à la comptabilité, le commun des mortels ne peut pas s’opposer aux grands intérêts financiers et aux sociétés », fait remarquer la professeure.

Dans une étude qu’elle a copilotée avec Kate Ruff (Université Carleton) en 2020, elle a par exemple observé que les activistes non issus du milieu comptable faisaient abstraction des concepts techniques, préférant au mot « profit » un sens plus largement répandu pour trouver des échos dans la population. Ils ajoutaient aussi au calcul des profits certains coûts qui ne font pas habituellement partie de l’équation.

Dans les années 1990, à titre d’exemple, des groupes militants ont utilisé des images-chocs pour tenter de faire interdire la chasse au phoque commerciale, illustrant de façon très graphique les mauvais traitements à leur endroit pour créer un lien entre le public et ces mammifères. En braquant les projecteurs sur les coûts reliés à la souffrance animale, ils se sont dotés d’une stratégie pour impulser le changement, ébranlant les revenus et la rentabilité de l’industrie et remettant en question sa logique financière.

Les investissements verts en vogue

Selon les nouvelles recherches de la professeure Himick, le mouvement de désinvestissement dans les combustibles fossiles emploie des stratégies similaires pour s’attaquer à la notion de profit. Des groupes étudiants et membres du corps professoral sur les campus universitaires, des communautés religieuses et autres profanes de tous les horizons ont placé ces intérêts financiers dans leur mire.

La professeure suit de près les effets de ce mouvement à l’échelle mondiale. Celui-ci a pris de l’ampleur en 2010, année qui a vu les démarches se multiplier sur les campus pour exhorter les universités et les collèges à renier leurs investissements dans les énergies fossiles.

Comme c’est le cas dans d’autres causes défendues par des activistes, le mouvement greffe les questions morales et d’éthique à la notion de rendement des investissements. « Ils affirment sans ambages qu’il est immoral d’investir pour tirer profit des industries et sociétés qui accélèrent les changements climatiques et ont un effet néfaste sur l’environnement », explique la professeure Himick.

 « Ces groupes adoptent le vocabulaire de la finance pour faire valoir qu’il est risqué financièrement de persévérer dans cette voie, ajoute-t-elle. Ce faisant, ils allient concepts financiers et leurs horizons divers pour trouver des façons originales de créer un impact. »

Car impact il y a. En 2018, plus d’un millier d’organisations, cumulant un portefeuille de placements de près de 8 billions de dollars, ont convenu de se distancier des énergies fossiles, compagnies charbonnières et sociétés gazières. Aujourd’hui, le mouvement affirme que plus de 1 300 institutions se sont engagées, d’une manière ou d’une autre, en faveur du désinvestissement. Les placements en jeu sont évalués à plus de 14 billions de dollars.

La professeure et son équipe cherchent désormais à déterminer si ces établissements tiennent parole et de quelle façon les fonds sont redirigés vers des technologies vertes ou des sociétés écoresponsables.

Des universités se joignent au mouvement

Devant les pressions de groupes étudiants pour favoriser des investissements durables chez les universités, le mouvement a gagné plusieurs alliés de taille au Canada. Dans un article récent sur les universités canadiennes et le désinvestissement des combustibles fossiles, on signalait que huit établissements universitaires s’étaient déjà engagés à se départir entièrement ou en partie de leurs investissements dans ces industries. Le Réseau universitaire pour l’engagement actionnarial, une coalition d’universités canadiennes, a récemment annoncé qu’elle amorcerait un dialogue avec les sociétés dont ses membres sont actionnaires pour discuter des risques liés aux changements climatiques.

La professeure Himick et l’équipe de recherche ont dénoté que les organisations qui réorientent leurs investissements attribuent même parfois leurs démarches à ces mouvements de contestation. Par exemple, lorsqu’elle a annoncé le retrait de ses investissements dans les combustibles fossiles, l’Université de Cardiff citait les préoccupations de sa communauté universitaire.

« Certains avancent que ces mouvements ne font pas le poids, mais on aurait tort de sous-estimer la mobilisation des populations étudiantes et des corps professoraux pour la cause », souligne-t-elle.

Ce projet de recherche est rendu possible grâce au financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Par Lidiane Cunha


Professeure HImick

Darlene Himick est professeure agrégée de comptabilité à l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur la comptabilité dans les régimes de retraite, l’investissement responsable des fonds de retraite et le recours aux spécialistes pour l’établissement de normes. En savoir plus sur les recherches de la professeure Himick.

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